vendredi 8 juillet 2011

LA CONTRITION DES LÂCHES


Quand Papa Samba Mboup a dit «Yène gueumou lène daara», il a raison, trop raison. Moi qui vous parle, je suis ministre dans le gouvernement actuel. J’en suis à mon troisième ou quatrième décret de reconduction, je boucle quasiment mes sept ans de ministère et je sais que P.S. Mboup a raison. Pourquoi ?? Le jeudi 16 juin quand vers la fin du Conseil des ministres, le Président annonce sa «trouvaille» de projet de révision constitutionnelle, nous étions un groupe de huit ministres dont deux femmes à discuter en aparté. Je ne donne le nom de personne, ils se reconnaîtront tous ; chacun et chacune.
Verbatim
Ministre N°1 : «Non, mais, vous avez vu comment le Vieux nous a traités ? Comme des moins que rien ? Avec toutes ces années de servitude on ne peut même plus bénéficier d’un minimum de considération ? Vous vous rendez compte ?»
Ministre 2 : «En tout cas cette fois ci, c’est sûr il va se casser la gueule.»
Ministre 3 : «Tu parles !! Ça va passer comme lettre à la poste avec cette Assemblée d’analphabètes.»
Ministre 4 : «Non cette fois, je ne sais pas mais je sens que ça va caller. Il est allé trop loin.»
Ministre 5 : «Et le plus offensant dans cette affaire, c’est que c’est KMW qu’on veut nous imposer.»
Ministre 6 : «Eh parlez doucement les gars on va nous entendre.»
Ministre 7 : «Les gars y a pas de parler doucement dara !!! Je crois que ça commence à trop en faire. Il faudra qu’on se secoue.»
Ministre 8 : «Attendons de voir ce que cela va donner d’abord. Après on verra. En attendant on garde le contact Ok ?? Salut …»
Tout le monde se sépare.
Jeudi 23 Juin avec les évènements qu’on a vécus, et après le Conseil des ministres du jour, le groupe se retrouve :
Ministre 1 : «Alors vous avez vu ? Que faire maintenant ?»
Ministre 2 : «Attendre la réaction du Vieux.»
Ministre 3 : «Il n’y a rien à attendre ; il faut qu’on lui parle et qu’il entende raison.»
Ministre 4 : «Pour une fois, je suis totalement en phase avec le peuple.»
Ministre 5 : « Tu n’es pas le seul. Enfin les gens sortent dans la rue pour marquer leur désaccord profond. Et nous dans tout cela, qu’allons nous faire ?»
Ministre 6 : «Comme il convoque le Cd demain, on va se partager les tâches. Chacun d’entre nous va prendre la parole pour dire notre désapprobation de la manière dont cette affaire-là a été menée jusqu’ici l’un après l’autre, sans avoir l’air de s’être concertés. Ok ?»
Ministre 7 : «Je suis d’accord car vraiment trop c’est trop. Comme nous avons une opportunité de réagir il faut en profiter pour régler avec le Vieux un certain nombre de problèmes.»
Ministre 8 : «Ah oui : Notam¬ment la banalisation du titre de ministre. Vous avez lu Lamine Bâ dans le journal ? Il a raison. Des gens qui n’ont même pas le Bepc a fortiori le Bac sont bombardés ministre et ils nous narguent.»
Ministre 6 : «Moi celui qui me rend malade, c’est bien SMN. Vraiment ce gars-là, je ne le piffe pas. Et puis avec sa grande bouche-là il ne sort que des catastrophes.»
Ministre 8 : «Moi, je le soupçonne d’être un vrai cheval de Troie de Agne. Car figurez-vous que cet homme a tellement haï le Vieux qu’il ne peut pas du jour au lendemain, devenir un allié fidèle et digne de confiance. Je le soupçonne d’avoir organisé une brouille avec SMN pour nous infiltrer et nous miner de l’intérieur.»
Ministre 1 : « En tout cas le constat est là. Depuis que ce gars analphabète et arrogant de surcroît porte la parole, on n’entend que des inepties enrobées dans des envolées lyriques inappropriées. Il faut arrêter tout cela et on va le dire tous ensemble lors de la réunion du Cd de demain Ok ?»
A l’unisson : «Ok. A demain»
Vendredi, jour du Cd. Tout le monde est là, tout le monde retient son souffle. Les uns et les autres prennent la parole jusqu’au guignol Farba qui en rajoute avec ses larmes de crocodile. Notre «groupe» attend. Qui va parler en premier ? Chacun attend chacun. Personne ne se décide à parler. Seul le doyen Mbaye Jacques s’est un peu rebiffé avant qu’un autre analphabète du royaume ne le «massacre». Finalement personne ne parle par lâcheté. Oui ! Nous avons été lâches et le resterons toujours. Il a fallu que le Vieux nous regarde avec son crâne trop poli, ses yeux de braise et sa bouche déformée par un rictus de colère pour que tous et chacun, nous prenions peur et restions pétrifiés. Incapables de la moindre réaction. Nous n’avions rien dit et sommes restés silencieux jusqu’à la fin de la rencontre.
Nous avions fait ce que nous savons faire le mieux : casser du sucre sur le dos du Vieux et attendre que des collègues ouvrent la bouche pour les écraser avec la férocité des lâches pour plaire au Maître.
Nous sommes restés lâches par avidité, par peur, par parjure et par luxure. Nous resterons lâches pour notre famille, nos enfants, nos «guels», en somme pour notre ventre et notre bas ventre. Triste.
A toutes les échelles où l’on peut mesurer la lâcheté peut-on trouver plus lâches que Nous ? C’est pourquoi, Papa Samba Mboup a raison : «Gnoune guemou gnou dara.»

Que Dieu sauve le Sénégal

(Article paru dans Le Quotidien du vendredi 8 juillet 2011)

mercredi 6 juillet 2011

Réponse ouverte à Monsieur Karim Wade


Monsieur le Ministre d’État, Ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l’Énergie Puisque votre lettre est adressée à tous les Sénégalais, je m’inclus parmi les destinataires et m’autorise à vous répondre. Je sais que nous serons nombreux à sacrifier à cette obligation pour vous rappeler quelques faits concrets dont l’omission enlève à votre missive sa prétention affichée d’être «un message de vérité, de fraternité et de sincérité ». Je vous rappellerai en tout premier lieu que l’omission peut tenir du mensonge.
Votre courrier n’a en rien démontré que les attaques dont vous êtes la cible sont «profondément injustes». En lieu et place de faits concrets, vous nous servez des professions de foi et de belles intentions qui pavent l’enfer où vivent nombre de Sénégalais, du fait des choix du régime dont vous êtes dans une très large mesure comptable. Je veux tout d’abord vous signaler que vous êtes entré tardivement dans l’espace public pour y occuper immédiatement et aussi indûment des places que votre parcours politique ne justifie aucunement.
De 1974 à l’année 2000, des hommes et des femmes de votre génération se sont battus au côté du président Wade, alors que vous étiez inscrit au registre des abonnés absents. Vous n’avez jamais humé l’odeur âcre des gaz lacrymogènes, défensifs et offensifs, qui ont nourri toute une génération de combattants de la démocratie et de la liberté. Que vous disent le Parc à mazout, le triangle Sud (actuel siège de la RTS), les chassés croisés avec la police à Niari Talli, la bataille de Thiès en 1988, les luttes acharnées dans le campus de l’UCAD ?
Certainement rien ! Vous avez attendu la 25ème heure pour venir vous installer douillettement dans le giron du président Wade et prétendre travailler pour le développement de votre pays que vous aviez tranquillement déserté au cours des années de combat. Une telle posture s’appelle la facilité. Qu’est-ce qui fonde votre légitimité à occuper autant de portefeuilles ministériels ? A quoi et à qui le devez-vous ? Vos compétences techniques ? Vos galons de militant conquis dans les rues du Point E, ou au couloir de la mort ?
Je ne suis pas du camp du libéralisme même tropicalisé qui nationalise pour mieux piller. Je ne suis pas d’accord avec les orientations politiques de Modou Diagne Fada, d’Idrissa Seck, de Mbaye Ndiaye, d’Aminata Tall, de Macky Sall, d’Abdoulaye Faye, d’Ousmane Ngom. Mais force est de reconnaître qu’ils ont fait le PDS avec leur sueur et les larmes et angoisses de leurs familles, durant les années de braise. Je pourrais aussi vous citer ceux qui sont tombés au champ d’honneur avant eux, ceux qui ont fait mai 1968, les militants de la clandestinité : PAI, LD, AJ, RND, PIT, les syndicalistes de l’UNTS, le mouvement étudiant et j’en passe.
Monsieur le ministre d’État, toute personne honnête reconnaîtra, sans partager leur opinion, que le parcours politique des hommes et des femmes, qui ont conquis la démocratie qui verra naître le PDS comme fruit de leurs luttes acharnées, n’a rien de comparable au vôtre. Avec un esprit de suite remarquable, en votre absence, des jeunes de votre génération ont repris le flambeau pour produire mars 2000. On ne voit pas comment un grand absent de ces années-là a pu se retrouver au centre de la scène avec la prétention d’en être un des chefs d’orchestre. Chez moi, on appelle cela « picc beyul di mboolu ! » [Absent au moment des cultures, le moineau arrive à la récolte] Dois-je croire que vous êtes le seul Sénégalais à ignorer à quoi et à qui vous devez votre fulgurante ascension politique. Probablement, vous êtes seul aussi à ne pas l’interpréter comme une volonté de « dévolution monarchique du pouvoir ». Les Sénégalais ne s’y trompent pas. Ce n’est pas votre lettre, aussi pathétique soit-elle, qui pourra les convaincre du contraire, mais des actes concrets du démiurge de ce scénario sans envergure historique.
Oui, monsieur le Ministre, le président Wade n’a jamais dit et ne dira jamais qu’il a un projet de « dévolution monarchique du pouvoir ». Sans vous faire un procès d’intentions, nous savons par expérience que partout ailleurs où cela s’est fait, les actes nécessaires à son accomplissement ont été posés et nul ne s’y était trompé sauf ceux qui sont de mauvaise foi. Il est parfois inutile de dire tant les faits parlent d’eux-mêmes !
Je me contente juste de vous parodier pour vous faire comprendre ce qui vous arrive. Jamais dans l’histoire du Sénégal un homme n’aura fait une ascension politique aussi fulgurante dans un parti au pouvoir avec, pour seule et unique référence politique, son élection comme conseiller municipal d’un scrutin perdu par sa coalition. Ce n’est que dans les républiques bananières que l’on voit de telles situations. Dans les « Républiques non abîmées », quand un responsable politique perd les élections locales, il en assume les conséquences.
Or, à cette occasion, vous avez été le seul Sénégalais à ne pas considérer ces élections comme une rampe de lancement pour un projet caché. Ce pourquoi Pape Diop, à juste titre, vous en a voulu certainement de lui avoir fait perdre la mairie de Dakar. Cette défaite est la vôtre. Mais surtout, elle était le signal fort, que l’électeur sénégalais voulait donner au pouvoir, de son interprétation de cette candidature vers le sommet qui cachait mal le projet monarchique.
Du fait de votre candidature et de l’implication du président de la République, le scrutin local de 2009 s’est transformé en référendum. Les résultats ont été une véritable débâcle pour votre camp. Pourtant vous n’en avez pas tiré les conséquences républicaines. Quelques semaines après cette raclée électorale, en lieu et place d’une bavette, le président vous a taillé un énorme boubou ministériel qui dépasse trop largement vos épaules. Vous êtes un des rares Sénégalais à ne pas y voir un coup de pouce supplémentaire mais tout aussi inacceptable pour vous hisser vers le sommet. Après cette défaite électorale, vous n’auriez même pas dû être un secrétaire d’Etat. Apparemment vous semblez ignorer pourquoi vous êtes alors devenu « Ministre d’Etat, Ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l’Energie » ! C’est au président de la république que vous auriez dû adresser une lettre ouverte pour qu’il vous explique politiquement les raisons de votre fulgurante ascension.
Il faut vous convaincre que les attaques dont vous êtes l’objet sont à la hauteur de l’injustice qui vous place, au-delà de vos mérites personnels et du fonctionnement normal d’un Etat républicain, à des positions que vous ne devez qu’à votre relation filiale avec le président. Ce n’est pas de la haine que nous avons pour vous, c’est de l’amour pour notre patrie et notre sens de la justice et de l’équité. Dans le PDS et dans l’appareil d’Etat, on essaie de vous faire place nette et on abat les uns après les autres vos adversaires avec une distribution inéquitable des armes. Libre au PDS et à ses militants d’accepter les décisions de la Constante puisqu’ils ont accepté d’être des variables.
Mais les citoyens que nous sommes ont en partage la République, avec les mêmes droits. Nous ne vous y laisserons pas agir comme s’il s’agissait d’un patrimoine privé. Ce n’est pas de la haine, encore une fois, Monsieur le ministre, c’est le combat que le président Wade a porté, pendant un quart de siècle, contre vents et marées. Et quand il a atteint le sommet, l’Afrique et le monde ont salué sa victoire. Dommage pour lui, il a recyclé les rapaces qui avaient ruiné le crédit d’Abdou Diouf auprès de l’opinion sénégalaise. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il a déçu l’attente de ses concitoyens.
Oui monsieur le ministre, la République n’est pas un bien dont on hérite pour services rendus par nos pères. Les Sénégalais sont des passionnés du mérite et ils haïssent les privilèges, la veulerie et les prébendes et non les individus. Ils ont combattu ces tares sous la colonisation et sous Senghor. Après son passage au palais Bourbon, Abdou Diouf avait utilisé à tort le terme de haine parlant de l’opposition alors conduite par l’actuel président de la République. Lui non plus ne comprenait que les Sénégalais étaient fatigués d’être ajustés au moment où certains de ses collaborateurs, aujourd’hui dans votre camp, l’encensaient et s’adressaient aux Sénégalais avec morgue, suffisance et arrogance. Le couperet est tombé le 19 mars 2000 ! Bu geen defe la geen defoon nu defati lanu defoon ! [Vous continuez d’agir à votre façon, nous vous apportons la même riposte].
Monsieur le ministre, vous avez raison, je vois des routes et des ponts, très souvent même sur des voies déjà existantes que vous avez eu le mérite d’élargir ou de prolonger, plus d’écoles, de collèges et d’universités toutefois avec moins d’éducation. Je vois aussi des inondations, des coupures d’électricité, des détournements de milliards, le pillage des ressources foncières, la bamboula peu raffinée d’une classe de parvenus. Je vois des jeunes diplômés qui battent le macadam pour vendre de la pacotille et par milliers embarquent dans des pirogues pour se noyer dans l’Atlantique. Cela me rappelle quelques pages macabres de notre histoire.
Quand celles-ci se répètent, c’est qu’on n’en a pas tiré les leçons. J’avais entendu dire en 2000 que l’Afrique a plus besoin de ses jeunes que des milliards de l’étranger ! Je continue de souscrire à cette affirmation. La colonisation nous a laissé des écoles, des universités, des routes, des chemins de fer, des ponts. Que sais-je d’autres ? Ce legs ne lui a donné aucune légitimité, et elle a été vigoureusement combattue partout en Afrique, parfois les armes à la main. Ce que nous perdions avec ce régime ne valait pas ce qu’on y gagnait, pour répondre à la question des Diallobés !
Monsieur le ministre, vous vous plaignez d’être condamné sans être entendu, et demandez le droit à la présomption d’innocence, qui serait ignorée par vos contempteurs. Êtes-vous réellement prêt à être entendu ? Apparemment non. L’un des vôtres a tenté de vous prendre au mot, avant la lettre. Mal lui en a pris. Il y a laissé sa tête politique. Bien sûr que vous n’y êtes pour rien car ku am kuddu du lak [Nul besoin de peiner quand on a des serviteurs] ! Aujourd’hui, il croise le fer contre votre régime alors qu’il était là au moment vous étiez loin du pays et de ses problèmes.
Jamais dans l’histoire du Sénégal, un homme public sans passé politique n’aura occupé simultanément et indûment autant de portefeuilles ministériels. Tant que vous étiez une personne privée, entre Londres et Paris, personne ne vous avait attaqué. Mais, à ce que je sache, vous n’étiez pas le ministre des Affaires étrangères du Sénégal, lorsque vous êtes allé vous montrer publiquement lors du sommet du G20. Où était alors le titulaire du poste à Deauville ? Scrutez donc vos pratiques avant d’accuser les Sénégalais.
Demandez plutôt pardon aux Sénégalais et remerciez-les d’avoir toléré autant de dérives et d’indécences dans la République. Le supposé projet de dévolution du pouvoir de « père en fils » n’explique pas tout, mais permet de comprendre beaucoup d’actes posés par le pouvoir sénégalais : la tentative cachée, mais avortée de vous faire maire de Dakar, le nombre inexpliqué de ministères confiés à un seul individu, la chute de ténors du régime qui ne demandaient qu’un traitement équitable. Ce sont de tels actes, loin des rumeurs, qui font prospérer cette idée saugrenue au regard de l’histoire.
Vous êtes un des rares Sénégalais à douter de sa mise en œuvre systématique depuis des années. Du reste, le projet ne relève plus du futur. Qui dans ce pays détient autant de pouvoir que vous ? A quel titre ? Si votre ministère mettait à la SENELEC autant d’énergie que celle mobilisée par le pouvoir pour faire passer cette idée dans l’opinion, les délestages – aujourd’hui notre quotidien – seraient depuis longtemps considérés comme de très mauvais souvenirs, après avoir causé tant de dommages et de pertes à nos concitoyens.
Certains journalistes ont bon dos. C’est le président lui-même qui a allumé le feu, dégageant cette fumée qui a obscurci l’horizon de son régime, éliminé ses cadres politiques expérimentés et anesthésié ses capacités d’action. Même si j’en doute au regard de la teneur de votre lettre, j’espère que le 23 juin a réussi ce que mars 2009 n’avait pu réaliser : vous ouvrir les yeux. Vous prêchez en terrain converti, nul besoin d’apprendre aux Sénégalais qui ont depuis fort longtemps tiré les leçons de l’expérience de l’article 35 de Senghor. Ils savent de science certaine que s’opposer à tout projet de dévolution du pouvoir autre que démocratique, c’est défendre notre long héritage républicain et démocratique, acquis au prix fort du sang, des larmes et de la sueur, pour défendre l’espérance d’un Sénégal démocratique.
Monsieur le ministre, la grande confusion que les Sénégalais aimeraient voir disparaître de leur espace public, c’est celle qui dissout l’Etat dans la famille. L’insupportable intoxication à laquelle il doit être mis fin, est celle qui distille à petites doses, dans les médias d’Etat devenus patrimoine familial, l’idée qu’il y a un Sénégalais par naissance au-dessus de ses concitoyens. Une génération des combattants a porté Abdoulaye Wade au pouvoir, elle vaincra celle des profiteurs, en faisant la jonction avec celle, plus jeune, qui en a absolument marre !
Les millions de Sénégalais vous demandent moins que tout ce que vous promettez, juste de l’énergie électrique. Il est triste que 50 ans après les indépendances, les préoccupations majeures de « l’ensemble des responsables de ce pays » se fixent sur une question du XIXe siècle : « la fourniture régulière et suffisante de l’électricité dans les ménages et les entreprises ».
Au lieu de vous focaliser sur les conséquences, il vaudrait mieux vous concentrer sur les causes des « scènes de pillages, des actes de banditisme et de profanation des lieux de culte ». Occupez-vous de ceux qui ont pour principale activité le saccage quotidien des biens que nous avons en partage. C’est cela qui est à l’origine des rancœurs, de la violence relativement mineure au regard de celle perpétrée par les pauvres chômeurs de 2000 qui sont subitement devenus multimilliardaires.
Faites un tour au CICES, à la corniche, à Mbane et vous verrez des exemples édifiants de la rapacité des vôtres sur les biens collectifs. Aimer notre cher Sénégal, c’est s’interdire, sans populisme, de circuler en jet privé, quand des pans entiers de notre peuple continuent d’user des moyens de transport du néolithique. M. le ministre d’Etat, on vous a tout et trop donné, et vous nous demandez le reste. Kajoor ken dufa jël peb jël pefet ! [Au Kajoor on s’interdit de prendre le dû et l’indu] Votre camp a été aveugle et sourd au message de 2009. Le peuple vous a fait une piqûre de rappel le 23 et le 27 juin 2011. Il est grand temps de comprendre, avant la grande chirurgie de février 2012.
Patriotiquement vôtre,


Par le Pr Ibrahima Thioub (Ucad)

Réponse d’un citoyen à Karim Wade


Votre lettre à la Nation ressemble plus à une rentrée politique qu’à un message sincère adressé aux Sénégalais. Aussi bien dans son contenu que dans sa forme, elle renseigne, à degré suffisant, votre intention réelle. Vos services de communication nous semblent être aussi médiocres que leur patron en question. Et comme disait l’autre, quand un pouvoir sombre dans la déchéance, tout acte qu’il pose se retourne contre lui et l’enfonce davantage.
Première faute : moins de 15% des Sénégalais utilisent régulièrement et correctement l’Internet, donc ce moyen de communication est inapproprié pour une large diffusion de votre message. La télévision et la radio étaient mieux indiquées pour faire passer effectivement votre campagne de martyr. Cependant on vous comprend, car non seulement vous ne maîtrisez pas le wolof, mais aussi vos yeux risquaient de trahir vos vraies motivations et votre culpabilité dans tous les problèmes que nous rencontrons actuellement.

Deuxième faute : ce n’est pas à vous de vous adresser au peuple sénégalais, compte tenu de la situation grave qui sévit dans le pays actuellement, mais c’est bien au chef de l’Etat de le faire. A ce qu’on sache vous n’êtes encore qu’un super ministre de la République et pas encore notre Président.
Troisième faute : vous vous sentez érigé en bouc-émissaire à chaque fois que des difficultés surviennent dans ce pays. Et bien, la raison est très simple monsieur le ministre. Déjà en voulant vous adresser aux Sénégalais, vous vous mettez dans une posture de d’homme providentiel pour la République, au moment où il y a encore un chef d’Etat dans ce pays, un Premier ministre et un ministre de l’Intérieur. Si vous acceptez de prendre en charge les portefeuilles ministériels des Infrastructures, de la Coopération internationale, celui des Transports aériens, de l’Aménagement du territoire, de l’Energie, ne soyez pas surpris d’être, indexé, ipso facto, quand un quelconque problème survient sur l’étendue du territoire national. Votre «expertise» est directement sollicitée, car vos responsabilités sont démesurées. D’autant que vous gérez officieusement le ministère des Affaires étrangères et dernièrement vous avez snobé et ignoré maître Ousmane Ngom en demandant l’intervention de l’Armée française lors des évènements du 23 juin, alors que vous l’aviez expressément expulsée du territoire sénégalais comme un vieux démon.

Quatrième faute : on vous cite : «Je suis l’homme le plus détesté du Sénégal.» Si vous pensez que l’on vous déteste autant, de grâce rendez votre tablier et démissionnez de toutes les charges et responsabilités publiques. Vous avez l’impression d’être vomi par la majorité des Sénégalais parce que vous avez accepté que votre père injure un peuple tout entier en jurant que son fils est l’homme le plus intelligent du Sénégal.

Vous n’êtes pas sans savoir que dans les pays qui se respectent par leur démocratie et que vous avez cités, Etats Unis, Angleterre, France ; dans ces pays-là, quand un ministre est jugé responsable d’une quelconque faute de gestion, il démissionne automatiquement, a fortiori vous qui pensez être à l’origine de toutes nos difficultés. On ne vous l’a pas fait dire.

Soyez courageux monsieur Wade, prenez vos entières responsabilités et mettez-vous à l’écart de la gestion des affaires publiques de ce pays.

Cinquième faute : Si vous pensez à travers cette sortie, gagner un peu plus d’estime des Sénégalais encore réticents à votre égard, c’est parce que vous ignorez la psychologie sénégalaise. Certes nous réfutons l’injustice et les martyrs sont toujours les bienvenus dans ce pays. Malheureusement votre personnage est l’incarnation ostensible de l’injustice vis-à-vis des autres fils de ce pays qu’on a souvent écartés et méprisés à votre profit.

Votre énième tentative de coup de com est une grande méprise, car elle n’est pas sincère et les Sénégalais sont assez intelligents pour en décortiquer toutes ses subtilités et ses vrais desseins.
Si vos conseillers pensent vous aider en réussissant à gagner le pari de vous propulser à la Une de tous les journaux de ce lundi passé, cependant ils ignorent qu’il y a des analystes et spécialistes sénégalais capables de faire une lecture intelligente et approfondie de vos ambitions ina¬vouées. Et croyez nous, cette lettre ne fera que vous enfoncer d’avantage. Même si, au même moment le magazine Jeune Afrique, vient parallèlement, à votre secours, en vous mettant à sa Une, nous connaissons bien comment fonctionne cette société familiale et vos liens personnels avec Marwane Ben Yahmed.
Vous avez évoqué la date historique du 23 juin mais pas de manière intelligente. D’abord vous en parlez dix jours après. Ensuite cette date vous semble importante après que vous avez montré une arrogance inouïe aux Sénégalais chez Serigne Mbacké Ndiaye, ignorant parfaitement que les évènements du 27 sont le prolongement logique de ceux du 23.
A travers ce message, nous voyons un courtisan d’estime aux abois, nous voyons un marchand d’illusions, un affairiste en banqueroute. Nous lisons à travers ces lignes une déclaration de candidature à la prochaine élection. C’est une opération de charme, d’un futur perdant, de très mauvais goût. Votre sortie est une bombe à retardement.
Dans votre message, vous avez, sans le savoir, fait montre d’un narcissisme et d’une suffisance à votre personne. Vous vous êtes élevé à un niveau d’importance sans égal, par moments, en invoquant une fausse modestie qui en dit long sur votre personnalité. En voulant montrer votre amour pour le Sénégal, vous avez abaissé ses populations en un bas peuple.
Ce que vous devriez faire actuellement, si comme vous le prétendez, vous aimez le Sénégal, c’est convoquer une conférence de presse pour démissionner de toutes vos charges et responsabilités étatiques. Ensuite si vous croyez à la démocratie et au sens de la République, si vous aimez le Sénégal, dites à votre père qu’il y a une vie après le Palais. Demandez-lui à son tour et de manière solennelle de renoncer à sa candidature en 2012.
Si vous ne le faites pas, tout ce que vous entreprendrez d’autre publiquement sera considéré comme une nouvelle tentative de ruse pour détourner le vœu des Sénégalais qui vous ont déjà assez montré, dans leur majorité, pas une haine, comme vous le prétendez, mais un rejet tout simplement. Faîtes le pendant qu’il est encore temps. Sinon vous aurez une grande responsabilité devant l’histoire, sur tout ce qui pourrait arriver à notre cher Sénégal d’ici 2012.

Moctar BA
Citoyen, Etudiant en sciences. Po
(Le Quotidien, du Mercredi 06 Juillet 2011)

jeudi 2 juin 2011

Facebook à la sauce sénégalaise

Le site de Mark Zuckerberg connaît un grand succès à Dakar. Il y fait notamment office de site de rencontres.

La gueule tapée, à Dakar. C'est l'un des quartiers populaires de la ville, on y trouve comme partout son lot de «cybers». Des locaux grands comme une chambre où s'alignent de vieux PC dans de petits box. L'heure de connexion coûte 300 francs CFA (0,45 centimes d'euros) et on reste une à deux heures. Sur les écrans, le plus connu des sites de réseaux sociaux semble presque faire office de fond d'écran. Mike, gérant d'un cyber du quartier explique: «Chaque fois qu'un client m'appelle pour de l'aide, je le trouve sur Facebook.» Il ajoute très vite: «Maintenant tout le monde est sur Facebook.»

Le quasi-désert du Net
Tout le monde? Peut-être pas. Encore faut-il avoir accès à Internet. Il reste difficile quand on habite un petit village de la Casamance ou du Sénégal oriental d'aller chatter sur Facebook. Selon l'Agence nationale de la statistique et de la démographie au Sénégal (ANSD) «plus de la moitié de la population (50,4% des ménages) n'y a accès qu’après une heure ou plus de marche.»

En France on compte 68,9% d'internautes pour toute la population; au Sénégal ils ne sont que 7,4%, et seuls 4% des ménages sénégalais possèdent une connexion à domicile.

Dans ce quasi-désert du Net, le succès de Facebook ne passe pas inaperçu. En France, 33% des internautes ont un compte Facebook, tandis qu’au Sénégal ils sont déjà 23% à surfer sur la page bleue et blanche.

Thomas Guignard est maître de conférence à Paris XIII. Spécialisé dans les services et les réseaux de communication, il a écrit une thèse sur Le Sénégal, les Sénégalais et Internet. Selon lui

«Tout le monde a déjà un téléphone portable au Sénégal. La vraie révolution, ce sera quand la 3G sera généralisée. Internet et Facebook pourront alors vraiment exploser.»

Facebook pour draguer

Mais alors que fait-on sur Facebook quand on est sénégalais? Evidemment, les mêmes choses que partout. De l'utile. Epier son ex et sa «nouvelle meuf trop bonne», «faire des coeurs sur les walls» (les murs), regarder les photos de gens qu'on ne connaît pas et qu'on ne connaîtra jamais, «liker» (dire que l’on aime) des groupes rigolos, oh oh oh, maintenir un lien fragile avec une vague connaissance de la maternelle, perdre du temps au travail.

Cependant différence notable et constat partagé: au Sénégal, Facebook est un haut lieu de la drague. Pour beaucoup- le réseau social est principalement utilisé comme un site de rencontres.

«Il y a moins de lieux de rencontres qu'en France, les relations filles-garçons sont encore un tabou pour ce pays musulman à 95%. Ramener une fille ou un garçon à la maison est très compliqué, Facebook est un lieu idéal pour la drague c'est sûr et certain», raconte Thomas Guignard.

Les gérants des cybers s'accordent sur le rôle d'entremetteur de Facebook. «La plupart des clients qui vont sur Facebook, c'est pour draguer», raconte en souriant Mike. Il se tourne alors vers son neveu, Soriba. «Lui il pourra vous en parler!» Le jeune homme s'en défend alors, un peu gêné. Il assure que «tous ses amis le font, mais pas lui». Mike sourit en coin.

«La plupart des gens qui se connectent entre eux sur Facebook ne se connaissent même pas dans dans la vraie vie. Ce sont des "amitiés" créées.»

Mamadou un autre gérant de cyber, n'a, lui, pas du tout honte d'expliquer qu'il «fait du passe-temps avec les filles». «Je parle d'amour, on se taquine. Des fois on se donne rendez-vous, certaines viennent, d'autres pas.»

Le réseau social s'inscrit ainsi dans une sorte de tradition du net au Sénégal. En 2007, Thomas Guignard notait en effet déjà dans sa thèse «l'engouement des internautes autochtones pour les "rencontres en ligne"». Facebook n'est d'ailleurs pas le seul site à bien fonctionner pour cette raison. Mike énumère les sites les plus fréquentés par ses clients en-dehors de Facebook: «Msn, 123 love, drague.net...»

Bling bling

On séduit donc. Socialement aussi. Comme partout, pour le coup, Facebook sert de vitrine sociale. Peut-être un peu plus pour les migrants. Plus que montrer les aspects les plus reluisants de leurs vies, certains n'hésitent pas à les fantasmer. Voire à jouer avec la vérité, comme le raconte Thomas Guignard.

«Les Sénégalais qui sont encore au pays vont regarder les profils des émigrés. Certains affichent leur opulence, posent devant des belles voitures, même si ce ne sont pas les leurs. L'idée c'est de donner une image de "on a réussi" alors même qu'ils vivent souvent dans des situations précaires. Cela entretient l'illusion et le désir de partir dans un pays où le taux de chômage est très important.»

Ambiance carrément bling bling. C'est souvent l'avis des facebookos partagés entre le Sénégal et la France. D'origine française, Aymeric est créatif en pub. Il vit aujourd'hui à Dakar et estime que sur ses 800 amis, une centaine sont sénégalais. Selon lui, l'ambiance tape-à-l’œil découle d'abord des photos exposées.

«Pour moi, en France, on utilise les photos pour illustrer sa vie, alors qu'au Sénégal, c'est vraiment pour se montrer. C'est beaucoup plus "show off". En France, quand tu tagues quelqu'un, c'est pour dire, "regarde, on était ensemble, toi aussi t'y étais". Au Sénégal on tague les gens sur des photos où ils ne sont pas, en mode "regarde-moi comme je suis beau, regarde-moi comme je suis belle".»

Il n'est ainsi pas rare de se découvrir tagué avec une quarantaine d'autres personnes sur une photo sur laquelle on n'est pas présent, mais dont l'auteur semble assez fier. Grosses lunettes de soleil sur la tête, ou portable argenté en main.

Fier de son pays

Parmi toutes les fiertés affichées, il en est une un peu originale pour un Français: celle de son pays. Vous viendrait-il à l'idée de devenir fan de la page France sur Facebook? 73.000 personnes sur 15 millions de facebookos français l'ont fait, certes. Mais au Sénégal, ce sont 55.100 personnes pour 237.000 facebookos sénégalais qui sont fans de la page nationale. Et la page en question est très active. Chaque statut posté croule sous des centaines de commentaires. Son créateur Seydina n'est pourtant sur Facebook que depuis un an. «Je suis venu dessus parce que c'était à la mode.» Pour lui, le succès de la page s'explique simplement.

«Cette page les gens s'y sentent comme s'ils étaient en famille. Ils peuvent discuter. C'est l'ambiance du Sénégal, tout le monde se parle.»

Lien social virtuel contre lien social réel

Sur Facebook c'est clairement tout le lien social sénégalais qui est transposé. Comme dans la rue, on peut taper la discute à quelqu'un qu'on ne connaît pas, ou même reproduire le long cérémonial des salutations sur le chat. «Tu vas bien? Et la famille ça va? Et ton père, il va bien? Et ta mère, elle va bien?»

Paradoxalement, c'est un peu aussi pour échapper à ce lien social omniprésent que l'on surfe sur Facebook. Comme explique Thomas Guignard,

«Passer deux heures sur Facebook dans un cyber permet de s'éloigner du giron familial. On a son intimité dans une vie structurée par la famille.»

Facebook traduit donc au Sénégal ce paradoxe d'un accès à l'individualité maintenu dans des codes sociaux forts. Aux dépens de la vraie vie sociale? Facebook marque-t-il le début de la fin du rituel du thé et des discussions enjouées, la nuit, sur les nattes dispersées devant les maisons? Pour les jeunes générations au moins, c'est à craindre.

«Maintenant, quand je sors, c'est pour le strict nécessaire», dit Seydina. Tandis que Youssoupha, jeune employé de boulangerie qui dit utiliser Facebook pour faire des connaissances et se connecter avec ses amis «en Europe ou partout dans le monde» reconnaît: «Avant, quand je finissais le travail, j'allais squatter dans la rue parler avec mes amis, mais depuis que je suis sur Facebook, je reste chez moi.»

Renée Greusard (Slateafrique)

Sexe, mensonge et vidéo à la sauce sénégalaise

Vengeance, chantage, erreur... Au Sénégal, plusieurs personnes ont vu leur vie bouleversée par la diffusion de photos intimes sur Internet. Un phénomène inquiétant qui remet en cause les valeurs fondatrices de la culture sénégalaise.

L’affaire DSK a fait une victime collatérale au Sénégal. Y.D. Diallo, une étudiante dans un établissement privé dakarois, a vu sa photo de profil sur Facebook diffusée par des médias sénégalais (TFM) et internationaux (France 24) qui l’ont présentée comme étant la victime présumée de Dominique Strauss-Kahn à New York le 14 mai 2011. Une méprise qui lui a porté préjudice. «C’est une amie qui m’a appelée pour me dire que ma photo a été diffusée à la télé et publiée sur le Net. Lorsque j’ai vérifié, je me suis rendue compte qu’elle disait vrai. Depuis, je suis choquée et je vais porter plainte», a-t-elle déclaré au cours d’un point de presse avec ses avocats.

Si ce cas a pu émouvoir, le préjudice qu’elle a subi est de loin moins important que celui de C.N.S., une femme cadre sénégalaise dans une compagnie d’assurance, dont les photos en très petite tenue sont encore disponibles sur Internet. A l’origine de ce déballage, la vengeance d’une épouse trompée. Les photos destinées à son amant sont tombées entre les mains de la femme de celui-ci. Mécontente, la rivale a tout simplement envoyé les photos dans la mailing-liste de la compagnie d’assurance. Et, depuis, les photos font le tour de la Toile. Une situation pénible pour la jeune femme, qui a porté plainte mais sans grands résultats: la femme coupable de ce délit réside aux Etats-Unis. L’affaire a longtemps défrayé la chronique au Sénégal.

Elsa Santiago, une Cap-Verdienne résidant à Dakar, a subi le même sort que la femme cadre. Son ex-copain, un tatoueur français a voulu se venger d’elle après qu’elle a rompu avec lui. Mécontent, Luc a usé du même procédé que la rivale de C.N.S. Il a diffusé sur Internet les photos de nus et les vidéos de ses ébats avec son ex-concubine. Ce qu’il a accompagné de ce commentaire vengeur: «Elsa la petite copine de l’actuel directeur général de…» et de donner le nom d’une grande cimenterie sénégalaise. A la barre du tribunal, Luc a voulu s’amender en déclarant ignorer la culture sénégalaise: «Je ne savais pas que c’était mal. Ce n’est pas de la pornographie, c’est de l’art. En France, cela n’aurait pas choqué.» Il a écopé d’une peine de six mois de prison ferme assortie d’une amende de 7 millions de francs CFA (environ 10.500 euros).

Règlements de comptes politiques

Diombass Diaw, responsable politique du Parti démocratique sénégalais (PDS, au pouvoir) à Dagana (ville du nord du Sénégal à 408 kilomètres de Dakar), a été l’acteur d’un "film pornographique" diffusé sur Internet par ses adversaires politiques. M. Diaw a été filmé à son insu en tenue d’Adam par Khadija Mbaye, une jeune commerçante qui a affirmé avoir été payée par des proches collaborateurs du ministre d’Etat Oumar Sarr, maire de la ville de Dagana et rival politique de Diombass Diaw. Il a affirmé que cette vidéo était utilisée comme moyen de chantage mais que cela n’a pas marché, raison pour laquelle elle a finalement été postée sur le Net. Diombass Diaw a porté plainte à la Division des investigations criminelles. Au terme du procès, Khadija Mbaye «la réalisatrice» et certains proches d’Oumar Sarr ont été condamnés à une peine de six mois de prison ferme assortie d’une amende de 10 millions de francs CFA (plus de 15.000 euros).

Si Diombass Diaw a préféré affronter ses maîtres-chanteurs au risque de dévoiler son intimité au grand public, tel n’a pas été le cas pour plusieurs responsables politiques qui ont accepté de se ranger derrière des rivaux à la suite de pressions de ce genre.

Au Sénégal, les codes comportementaux comme le «kersa» (pudeur, retenue) et le «sutura» (discrétion) occupent une place importante. Ils régissent la vie sociale et définissent la ligne de démarcation entre le légal et l’illégal. Avec Internet et la publicisation de la vie intime, ces codes prennent un sacré coup.

Des photos d’adolescentes sénégalaises nues diffusées sur Internet ont défrayé la chronique dans le paisible quartier de Liberté 5 de Dakar, la capitale. Les filles, mineures au moment des faits, avaient reçu chacune 13.000 francs CFA (20 euros) pour cette séance de strip-tease. Des vidéos pornographiques tournées sur la Petite Côte montrant les ébats de jeunes filles ont fait sortir de leurs gonds les associations de défense des valeurs islamiques.

Une séance de tam-tam montrant des femmes d’âge mûr mimant l’acte sexuel dans le plus simple appareil a également fait le tour de la Toile. Les femmes apparues sur la vidéo ont été convoquées à la Division des investigations criminelles et appréhendées pour cybercriminalité et atteinte à la pudeur.

En juillet 2010, un charlatan a été arrêté après que des vidéos et photos de ses clientes en tenue d’Adam ont été découvertes sur des sites pornographiques.

Ndèye Khady Lo (Slateafrique)

Tout ça pour ça !

Tout ça pour ça, serait-on tenté dire après que les rideaux sur le « dernier acte ? » d’un feuilleton des chantiers de Thiès 44, véritable navet politico judicaire imposé aux Sénégalais de toutes conditions, de tous bords depuis juin-juillet 2005 sont tombés hier, vendredi 20 mai 2011.

Soit près de sept ans pour une série à rebondissement au grès des humeurs ou des négociations du palais, comme le fameux protocole de Rebeuss avec à la clé la privation de liberté pour certains des mis en cause, notamment l’ancien Premier ministre et non moins maire de Thiès, Idrissa Seck ou encore son codétenu, l’ancien ministre, Salif Bâ pour ne citer que ceux-là. Sept ans que les Sénégalais subissent stoïques, une affaire qui s’apparente désormais à un gros mensonge d’Etat, grossièrement montée pour museler et/ou punir simplement un adversaire politique qui a eu l’outrecuidance d’afficher ses ambitions d’être Calife à place Calife. Une série infligée quasi-quotidiennement au peuple depuis 2005 qui n’en pouvait plus lui cependant de subir si ce n’est les inondations, notamment dans les banlieues dakaroises et dans plusieurs localités du pays, les coupures intempestives de courant, la cherté de la vie, le chômage endémique des jeunes, bref, le mal vivre sénégalais sous le régime libéral.

Avec la relaxe sans peine ni dépens, des quatre derniers présumés coupables d’une affaire qui en comptait bien plus et qui n’en finissait plus de nous ennuyer, mais qui, hélas, a entraîné drames et désolation, arrêt temporaire de travail, risque de perdre l’outil de travail et d’hypothéquer la vie des familles d’ouvriers et d’employés qui n’ont eu le tort que d’appartenir à des entreprises dont les patrons ont été « installés » malgré eux dans la Cause d’un féroce combat politique au sein du clan au pouvoir, les chantiers de Thiès 44 connaissent-ils en fin leur épilogue ?

Rien de moins sûr. Si le tribunal régional hors classe de Dakar a connu et mis en délibérée une affaire qui avait été déjà vidée par la Commission d’instruction de la Cour d’Appel de Dakar, juridiction supérieure si ça se trouve, qui, elle, après investigations et auditions avait décidé qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre qui que ce soit dans cette affaire et avait par conséquent délivré un non lieu, d’abord partiel, puis total à tous les protagonistes, a fini par rendre son verdict de relaxe pure et simple, ce que tout le monde attendait, voire imposait même, il reste qu’on peut s’attendre à ce que les avocats de l’Etat, curieuse appellation d’ailleurs, parce qu’on connaissait l’agent judiciaire de l’Etat, tout comme le procureur de la République, l’Avocat général, mais les avocats de l’Etat n’étaient pas coutumiers aux Sénégalais avant les chantiers de Thiès 44, remettent ça en faisant appel contre cet arrêt de la Cour quand ils auront fini de recevoir les instructions de leur client du palais.

Toujours est-il que le délibéré du juge et de ses assesseurs d’hier veut mettre un terme à ce qu’il est convenu d’appeler désormais « la seconde affaire des chantiers de Thiès 44». La commission d’instruction de la Cour d’Appel ayant connu de la première. Curiosité bien sénégalaise ! Mais qu’à cela ne tienne, hier vendredi 20 mai 2011, le tribunal régional hors classe de Dakar a relaxé l’entrepreneur Bara Tall et ses trois co-accusés sur la trentaine qui avait été pourtant visée et que l’Etat libéral, l’Etat-Parti démocratique sénégalais (Pds) plutôt poursuivait pour détournement de deniers publics, faux et usage de faux après leur avoir lui-même confié lesdits marchés, approuvé leurs devis, autorisé et certifiés leur travaux, établis les décomptes et commencé à décaisser au moment de l’éclatement des faits.

L’arrêt d’hier des juges prononçant cette relaxe pure et simple pour le leader du Mouvement « Yamalé » qui a bénéficié d’un soutien « jamais observée auparavant aussi bien au sein de la classe politique, qu’au niveau de la société civile « organisée », chez les travailleurs de son groupe que chez les citoyens lambda a été accueilli à travers tout le pays par un ouf de soulagement. Mais on n’a pas manqué de se dire : tout ça pour ça !

Les tonnes d’encre et de salive, les perquisitions, les persécutions, les interpellations, les auditions, les tentatives même de meurtre jamais démenties à l’encontre du ministre de l’Economie et des finances qui tout en étant loyal et dévoué à son patron a refusé fermement de cautionner un déni de justice depuis le début. Une inspection générale d’Etat (Ige) jusqu’à cette affaire, considérée, respectée et crainte, véritable gardienne de l’orthodoxie administrative et financière de l’Etat et de ses démembrements, qui s’en trouve décrédibilisée à jamais, au point que plusieurs voix s’élèvent aujourd’hui pour demander sa dissolution et son remplacement par un autre corps de contrôle qui aura au moins l’avantage de ne pas être marqué et qui aurait certainement quelques attraits pour tous ceux qui veulent servir dans ses rangs.

Son rapport, modèle du genre, s’est heurté à la désapprobation dès le début de tous les hommes de l’Art. Et même si il tendait, ce rapport, à assoir la thèse d’une « escroquerie générale » montée par Bara Tall et ses acolytes, qu’il accusait d’avoir profité des marchés de gré à gré, pour imposer des prix surélevés, une surfacturation en fait, il n’a pas entraîné comme pour les autres la conviction de la Cour. Mais ne fallait-il pas trouver coûte que coûte moyen de punir « l’insolent fils » pressé qui bravait le courroux de son père ? On s’y est pris très mal. Le quart des efforts, « intellectuels, politiques, financiers etc. » fournis pour concocter une telle accusation qui a fait flop, aurait suffi largement à développer le pays.

Il faut savoir se sortir d’affaire surtout quand celle-ci est sans issue, vaine et coûteuse comme celle de ces fameux chantiers de Thiès 44. Les magistrats qui veulent s’affranchir à jamais de la tutelle pesante et dévalorisante de l’Exécutif, auront certes par le biais de ce verdict moyen supplémentaire, signal en tout cas, de lui signifier la nécessité de leur rendre leur dignité pleine et entière. Ils entendent la prendre et l’indiquent sans équivoque. Voici venu assurément le temps d’un rééquilibrage des institutions et celui de sortir la politique du prétoire.

Par Madior FALL (Sud Quotidien) du 2011-05-21

KADHAFI, AGNEAU DE SACRIFICE: Le marchandage des Wade pour atteindre le Graal Obama


Les États n’ont pas d’amis, juste des intérêts. Fidèle à ce principe, le président sénégalais a choisi de sacrifier son plus qu’intime ami et frère, Mouammar Kadhafi, afin que son fils palpât les mains de Barack Obama, dans un scénario écrit imaginé et écrit par le parrain des insurgés libyens, Sarkozy.

Il se voulait le chansonnier du panafricanisme, le démiurge d’un continent malade de ses divisions, de ses guerres ethniques, de ses richesses, le sauveur ultime d’une Afrique paralysée par ses contradictions qui, elles-mêmes, sont la conséquence de la faiblesse politique de classes dirigeantes accapareuses des principaux leviers qui fondent le développement. Mais justement, à l’extrême limite de sa carrière politique, il se retrouve lui-même en contradiction avec ses propres idéaux, prisonnier d’une façon de faire la politique gravement répugnante.

Au soir d’une vie pour l’essentiel jalonnée de manœuvres plus ou moins licites au plan moral, il vient d’administrer un assassin coup de poignard à l’Afrique et aux Africains sur le dossier libyen. De quoi est-il question ? De politique, simplement. D’intérêts, essentiellement. De pouvoir, absolument. Me Wade n’a jamais été une bête politique, c’est un infatigable manœuvrier qui tournoie au gré des circonstances dans lesquelles il perçoit ce qu’il estime être ses intérêts. Comme disent les marxistes, c’est un situationniste. Nuance.

Beaucoup d’observateurs ont exprimé leur étonnement lorsque, avec une précipitation particulièrement suspecte, le chef de l’État sénégalais a annoncé « sa » décision de lâcher Mouammar Kadhafi au profit du Conseil national de transition dont il a reçu des dirigeants à Dakar et auquel il a donné autorisation d’ouvrir une représentation diplomatique à Dakar. Une telle générosité avec des inconnus qui ont presque tous mangé au râtelier du despote de Tripoli, ça doit avoir forcément quelque explication. Celle-ci, nous avons tenté de l’imaginer au regard de deux considérations objectives : un enjeu de politique intérieure au Sénégal, et la question libyenne au niveau de l’Union africaine. Une logique s’en dégage : le président sénégalais a froidement monnayé le dossier libyen.

En gros, pour lui-même. Mais les finalités de sa démarche sont prévues pour tomber dans l’escarcelle de son fils Karim Wade, sauvagement empêtré chez lui dans d’inextricables dossiers. Que s’est-il passé ? Tout a eu lieu autour de trois postulats. Quand les tapis de bombes déversés sur la Libye par les forces d’Africom et leurs supplétifs français et anglais depuis plusieurs semaines ne suffisent pas à chasser le colonel du pouvoir, et que l’Union africaine, même discréditée, parvient à exprimer une nette opposition de principe, donc politique, à ce militarisme occidental, il faut bloquer très vite la naissance d’un front favorable à la résolution politique de la situation de guerre en Libye. Les réseaux dormants françafricains sont alors activés.

OBAMA NE SUPPORTE PAS WADE…

Les Français savent trois choses de Wade : il est ami à Kadhafi, Obama ne le supporte pas, et il reste accroché à l’idée de transmettre le pouvoir à son fils d’une manière ou d’une autre. Alors, ils retournent le scénario : puisque Obama ne prendrait pas le risque de recevoir le père, le fils, ambitieux et faiblement transparent, prendrait bien sa place lors d’un événement mondial : le G8 de Deauville. En arrière-plan bien sûr. Le deal, Sarkozy l’a soumis à Obama et à Cameron en ces termes : « les gars, nous avons le même objectif de renverser ce psychopathe de Tripoli et d’installer nos propres bédouins au pouvoir.

N’oublions pas que le pétrole libyen est de pure qualité. Ce vieux con aurait dû fuir avec l’intensité des bombardements qu’il subit. Mais il a visiblement du coffre. Plus ça dure, plus ça va être compliqué. Et ça commence à grogner chez les Etats africains : Kadhafi a encore ses amis. Il nous faut fissurer le début de résistance à nos projets qui commence à faire des émules. Alors, je vous propose de faire d’Abdoulaye Wade notre cheval de Troie. Il est quasi intime de Kadhafi. S’il le lâche, ce sera un bon coup politique pour nos objectifs communs. » Cameron n’a pas d’avis. Il se range derrière Obama.

« Va droit au but, Nicolas. Qu’attends-tu de moi ? » Sarkozy s’exécute. « Barack, si tu acceptes une petite poignée de mains avec le fils de Me Wade, face aux caméras, il vendra Kadhafi. Ya-pas-de-doute ! Je le connais trop bien, Wade. Ça nous tranquillisera un bon bout de temps avec les récriminations des Africains. C’est le moins que tu puisses faire vu qu’avec les guerres d’Irak et d’Afghanistan que tu as sur les bras, c’est David (Cameron) et moi qui sommes toujours devant avec le colonel libyen. »

…LE FILS FERAIT L’AFFAIRE

Le vieux politicien s’effacerait, le rejeton incompétent ferait son petit cinéma devant les caméras du monde, un coup de pouce qui lui remonterait un tout petit peu le moral et de stature. Une poignée de mains avec Obama, c’est le Graal !

La contrepartie est de nature politique, et c’est Wade qui doit l’exécuter : dire à l’Afrique entière que « l’ère Kadhafi est terminée », exactement la même chanson (même si elle risque d’advenir), le même slogan psychologique co-fabriqué par les experts en communication de la troïka guerrière. Et Wade l’a dit. Où ? Sur la chaîne France 24, la télé de propagande de Sarkozy. « L’ère Kadhafi est terminée ! », a répété et martelé notre président.

Presque simultanément, un procédé iconoclaste s’en suit : la publication d’un communiqué de la présidence de la République du Sénégal à…Paris le 28 mai dans lequel le président Wade autorise le Conseil national de transition (CNT) libyen à ouvrir un Bureau à Dakar. Bizarre, même si les voies de la diplomatie peuvent être, elles aussi, insondables. Mais peut-être pas tout à fait, car Paris est justement devenu le parrain trop attentionné des « insurgés » de Benghazi. Le deal a été exactement exécuté ainsi, selon les termes des exigences de Paris et Washington.

Ce film au scénario duquel Me Wade a accepté de prendre part est un modèle achevé d’hypocrisie, de cynisme et de lâcheté. Mais il ne sert à rien de s’émouvoir. Une marque de fabrique, c’est fait pour écouler des produits, même toxiques. Ce jeu de massacres politiques sur les amitiés d’hier rappelle d’ailleurs les conditions dans lesquelles Wade a rompu avec Taïwan alors que la Chine populaire attendait à nos portes. Qu’avait-il dit dans sa fameuse lettre à son homologue d’alors, Shen Shui Bian ? « Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. »

En posant cet acte contre le « roi des rois » d’Afrique, Me Wade attend certainement de ses « amis » français et américains un peu plus de liberté de manœuvre en politique intérieure. Pas exactement un conseil comme celui naguère prodigué à lui par…Mouammar Kadhafi devant le parlement du Sénégal. « Fais-toi président à vie ». Non, ce serait trop espérer. Il souhaiterait juste une petite compréhension de la part des faiseurs de rois démocratiques !

Momar DIENG (JOURNALISTE)